Le téléphone sonne. Je me lève et me dirige rapidement vers le chargeur qui est sur le comptoir de la cuisine et, évidemment, le combiné sans fil n’est pas là. Je dois donc écouter les sonneries suivantes pour localiser le combiné le plus près (il y en a deux qui se trouvent à quelque part sur le rez-de-chaussée). La quatrième sonnerie retentit et je n’ai toujours pas localisé un combiné. Je lâche un “Les filles ! Répondez, bon sang ! Ça sonne !” Elles me répondent: “On peut pas, on n’a pas de téléphone près de nous.” Quoi ? Pas de téléphone près d’elles ? Donc, si je comprends bien, on laisse tout simplement le téléphone sonner si un combiné n’est pas situé à portée de la main ? Pfff ! L’heure est grave, mes amis.

Dans mon temps (quand j’avais à peu près le même âge que mes filles), à chaque fois que le téléphone sonnait chez nous (et il était ‘avec fil’ — on avait pas de téléphone sans fil chez nous) c’était la course folle entre moi et ma soeur, à savoir lequel de nous deux réussirait à se rendre en premier à l’un des deux téléphones qu’il y avait chez nous pour répondre à l’appel. C’est à cette époque qu’on pouvait voir, en direct, les meilleurs sprints sur courte distance dans le corridor de la maisonnée, les multiples techniques d’attrapage du chandail par derrière (ou du fond de culotte) pour ralentir l’autre, les jambettes disgracieuses, les placages vicieux sur les murs et sur les cadres de portes… etc. Tous les coups étaient permis! Et je me souviendrai toujours de l’inoubliable plongeon par-dessus le sofa que ma soeur a fait un bon matin pour décrocher le combiné en premier. Du jamais vu. Je revois encore la scène au ralenti: je suis assis par terre dans le salon et je regarde tranquillement un dessin animé à la télé. Ça sonne. Mes réflexes s’activent aussitôt. Je tourne la tête vers le téléphone qui se trouve derrière moi, à quelques pieds seulement, sur le dessus de la table en coin entre le sofa à deux places et celui à trois places. Je décroise mes jambes; mes mains s’appuient sur le plancher pour me propulser. Au même moment, je l’entends: elle galope dans le corridor. Les chances sont de mon côté, car cette fois-ci, je suis tout près du téléphone. Je suis presque levé. Ma soeur appararaît dans le cadre de la porte du salon. Elle bondit dans les airs. Je suis maintenant levé et j’étire la main vers la table en criant “Nooooooooon!” Je la vois passer devant moi, survolant le sofa à deux places. J’ai même le temps de voir l’expression sarcastique sur son visage qui semble me dire “Kin toé, t’es pas assez vite”, puis elle atterit sur l’accoudoir du sofa, étire le bras et décroche le combiné en soufflant un “Allô ?” victorieux. Ah… je vous le dis, c’était le bon vieux temps.

Aujourd’hui, ce n’est plus pareil. Chez nous, le téléphone sonne. Pis sonne. Pis sonne. Nos enfants ne courent pas dans la maison pour aller répondre; ils ne se bousculent pas non plus. La plupart du temps, c’est le répondeur qui décroche en premier.